La fille ordinaire et l'art contemporain

Publié le par Elsie Parker

La fille ordinaire et l'art contemporain

Il pleut un peu, beaucoup, passionnément, à la folie...

la fille ordinaire se demande quoi faire pendant une journée aussi pourrie.

Le ménage? Hors de question!

Aller ramasser des escargots? Il y en a de moins en moins!

Il reste une bonne vieille exposition d'art contemporain au musée du coin avec, cerise sur le gâteau , l'artiste encore vivante en chair et en os: Lolita Machin-chose ou quelque chose dans ce genre.

Ni une, ni deux, elle saute dans son imperméable et récupère sa copine Julie au passage. Celle-ci n'avait pas très envie de quitter son canapé et son soap opéra mais elle n'eut guère le choix.

-" Faut te cultiver ma vieille!"

-" Une expo d'art contemporain dans une ville perdue comme la notre, c'est sûrement une monstrueuse arnaque! Je n'y connais rien en art tout comme toi !"

-" Mais avec une imagination comme la notre, ça va être super. On va pouvoir échanger avec l'artiste, je suis super excitée..."

-" Il ne te faut pas grand chose pour te mettre dans tous tes états!!! Tu sais à peine ce qu'a peint Monet et tu ne sais pas non plus ce qu'est un impressionniste. C'est pas gagné! En plus je ne saurai pas si Ken a sauvé la vie de Barbara dans "les marées de l'amour et du désespoir"!!!"

-" La culture versus l'inculture, je comprends ta tristesse!", rigole la fille ordinaire.

Le musée est presque vide, des curieux, peu nombreux, arpentent les allées, le regard absent et la mine grise. L'artiste fait les cent pas dans la salle principale. Elle ressemble à ses œuvres: maigre comme un clou, le cheveu rouge en bataille, elle porte une combinaison léopard qui moule son squelette avec insistance. C'est une sorte de fauve affamé qui déambule au milieu de la savane de ses créations. Son esprit doit être trop torturé pour s'alimenter se dit la fille ordinaire. Julie a failli s'étouffer devant le prix du billet d'entrée.

-" 10 euros! Pour trois pauvres machins dans une salle vide! C'est du vol!"

Elles s’arrêtent avec perplexité devant une assiette ébréchée où restent collés de petits morceaux de nourriture et de sauce. L'oeuvre s'intitule "le dernier repas de mon chat."

-"C'est quoi? Des restes de pâtes?" demande Julie.

-"On reconnait la sauce tomate mais on dirait du riz séché. Oh regarde, un petit os de poulet à droite! C'est émouvant, c'est l’assiette dans laquelle son chat a mangé avant de mourir. Elle l'a gardée par amour pour son animal de compagnie", lit la fille ordinaire sur le dépliant de l'exposition.

-"Berk..."

La visite se poursuit avec un chat empaillé présenté comme un bébé emmailloté dans un lange et qui suce une tétine. Le titre est " Pupuce se réincarnera en enfant".

-"Ah, voilà le chat! elle a aussi gardé Pupuce. Quel amour du recyclage, très écolo comme expo! Tu as raison j'adore, j'avais pas autant rigolé depuis des mois." Le ton est très légèrement sarcastique.

-" Tu as raison, l'art contemporain consiste à recycler et ne rien jeter. Tu vois mon dernier cake aux fruits confits, c'était une vraie brique, on se serait cassé une dent en mordant dedans. J'aurais du le garder et l'exposer en l'appelant "parpaing confit", répondit la fille ordinaire.

-" Oh! regarde des canaris morts empaillés qui portent de petits gilets en laine tricotés à la main! La marinière est très jolie, on dirait du Jean-Paul Gautier!"

-" Tout à fait! Comment elle a appelé ce truc? "Canaris empaillés en marinière"! Pas très original. Moi je l'aurais intitulée "Canaris avant un défilé" ou canaris morts de froid malgré la marinière".

Soudain Lolita Machin-chose surgit derrière elles comme un tigre fond sur sa proie.

-" Comme vous me faites plaisir! je vous observe depuis un moment et je vois comme vous détaillez chacune de mes créations. On sent que vous êtes sensibles et perméables à l'art. C'est rare de voir des jeunes si investis. Vous êtes étudiantes en art je suppose?"

-"Oui" mentit la fille ordinaire. " On adore votre façon de voir la vie et de garder des êtres chers." Elle espère qu'elles ne trouveront pas son mari empaillé dans un frigo en continuant la visite.

Le sphinx léopard sourit de joie.

-" Vous avez aimé la tondeuse à gazon recouverte de rasoirs "Gilette"? C'est une nouveauté!"

-" La portée symbolique nous a peut-être échappé."

-" Je vais vous raconter cette oeuvre. Je ne me rase plus depuis des années car je ne veux plus tuer la part d'animalité qui sommeille en moi. L'homme est un animal et il se doit de le rester. Le poil représente la force donc je suis forte car poilue. En créant ce chef d'oeuvre, je clame au monde qu'il faut arrêter de se raser et de tondre son jardin. On gagne du temps, de l'argent, on dit non à la société de consommation et à l'uniformité de l'espèce humaine. Mon mari est plus attiré par moi depuis qu'il m'appelle ma petite loutre velue. La tondeuse représente la force et la violence de l'acte. On coupe des fleurs, des abeilles! C'est mon oeuvre la plus aboutie écologiquement parlant. Pour être encore plus intime avec vous, je ne mets pas de déodorant et je ne me lave qu'une fois par mois pour être encore plus animale..."

-" Ah oui! très futé, très artiste" glousse Julie.

La fille ordinaire se demande si elle sera plus désirable en femme des cavernes odorante, une peau de bête comme seul vêtement et un os dans les cheveux. C'et pour ça que Dimitri la regarde à peine, elle est trop urbaine et pas assez néandertalienne...La séduction tient à peu de choses...

Maintenant, la fille ordinaire sa baladera en vêtements tâchés léopard, elle fera empaillé Bubulle 7 le poisson rouge(à sa mort) et ne se lavera plus les cheveux. Elle se fera embaucher au Pompidou pour une saison en tant qu'oeuvre d'art vivante, poilue, odorante mais originale. La gloire ne tient qu'à un fil. Tout est art, rien n'est art, il suffit de trouver un sens et une utilité à chaque chose. Bubulle 7 empaillé nécessite moins de soins que Bubulle 8...En plus c'est rentable (pas d'eau, pas de nourriture, pas d'aquarium). Julie, quant à elle, garde toutes ses vieilles croûtes de fromage pour faire une composition abstraite qu'elle intitulera "odeur de pieds" et qu'elle offrira à belle-maman à Noël.

Suite au prochain épisode.

Elsie Parker.

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